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Voltaire dans l’Encyclopédie -au rendez-vous manqué des « idoles » et des « harengs » (Acta Fabula)

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Voltaire dans l’Encyclopédie -au rendez-vous manqué des « idoles » et des « harengs » (Acta Fabula)
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  S’il affirme d’emblée sa volonté de contribuer aux travaux qui s’attachent, dans la filiation de Jacques Proust, à mettre enévidence la «   manufacture » de l’ Encyclopédie  des Lumières [1] , Olivier Ferret croise cette attention portée à l’objetencyclopédique avec une tentation monographique   : dans le dense massif que représente l’ Encyclopédie , il s’agit en effet desuivre la trajectoire et l’évolution d’une figure voltairienne, que sa célébrité suffit à distinguer des autres contributeurs. Bienqu’elle demeure marginale, la participation de Voltaire au Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers  estannoncée —   voire célébrée   — dès le tome IV, dont les auteurs s’empressent de mentionner la participation du grand homme auprojet commun   : Nous avons déjà reçu pour le V.Volume des secours importans, dont nous devons ici rendre compte   ; nous ne pouvons pas trop nous hâter d’annoncer queM. DE   V  OLTAIRE  nous a donné les articles E SPRIT , E LOQUENCE , E LÉGANCE , L ITTÉRATURE , E TC . & nous en fait espérer d’autres.   ( Enc., IV, ij) [2] En interrogeant la présence de Voltaire dans l’ Encyclopédie  —   et non pas, comme le proposait Raymond Naves les rapportsd’influence mutuelle entre Voltaire et l’Encyclopédie [3], Olivier Ferret n’entend pourtant pas se limiter à la seule étude destextes signés par le philosophe : l’objectif est également d’examiner la figure ou l’image que l’ Encyclopédie  dans son ensembleconstruit autour d’un auteur, entré simultanément dans la société des «   gens de lettres   » associée à l’entreprise encyclopédiqueet dans le «   sanctuaire   » intemporel des grands esprits [4]. La présence de Voltaire dans l’Encyclopédie est en effet double   : ensuivant la piste de ses apparitions plus ou moins explicites, Olivier Ferret montre qu’il intervient non seulement en tant quecontributeur de marque, mais aussi en tant que référence, d’ores et déjà intégrée au Panthéon littéraire. Au-delà de l’indubitablequalité des analyses consacrées à la fabrique du texte encyclopédique, et notamment au développement d’un art de lacompilation, l’un des aspects les plus intéressants de l’étude réside dans l’examen de cette position, d’emblée problématique,qu’occupe Voltaire dans le champ encyclopédique   : l’auteur se voit en effet à la fois cité comme référence incontournable dansde très nombreux articles —   notamment, comme on le verra, dans l’abondant massif textuel produit par le chevalier de Jaucourt   —et simultanément cantonné, en tant que contributeur, à la production d’articles de synthèse, dont il estime lui-même quel’intérêt scientifique ne saurait être que réduit. La correspondance qu’il entretient avec d’Alembert témoigne ainsi simultanémentde la frustration relative de Voltaire, qui juge l’ Encyclopédie  trop prudente, si ce n’est trop complaisante, face aux pressions descenseurs, et de l’humilité qu’il prête à sa propre position au sein de l’entreprise collective. Olivier Ferret retient par exemplel’identification de Voltaire à un simple «   garçon de boutique   », chargé des réserves et des arrière-salles des magasinsencyclopédiques   : Le 13 novembre [1756], il évoque «   les garçons de cette grande boutique   », au nombre desquels il se range, quoique ses homologues n’aient pas toujourssatisfait aux exigences d’un «   dictionnaire utile   » […], et il répète, le 29 novembre, avec la même modestie de rigueur   : «   je voudrais employer le restede ma vie à être votre garçon encyclopédiste   » […]. (p. 222) Voltaire, dans la brève période de son association à l’ Encyclopédie  entre 1756 et le retrait de d’Alembert en 1759, semble vouloirse faire l’humble tâcheron d’une entreprise qui le dépasse, et dont il ne constituerait qu’un rouage accessoire. Pour autant, il nerenonce pas à dénoncer les faiblesses coupables de certains autres contributeurs, et se livre notamment à une critique vigoureusede l’article ENFER, ou des présupposés sous-jacents à l’article CERTITUDE,   auquel il reproche d’accorder le même crédit à une«   chose probable   » (une victoire sur le champ de bataille) et à une «   chose improbable   » (la résurrection d’un homme), dès lorsqu’elles seraient affirmées par un nombre équivalent de témoins. Voltaire prend à cette occasion le contre-pied de l’abbé Yvon, Accueil>Acta>Septembre 2017>Notes de lecture |2017|SEPTEMBRE 2017 (VOLUME 18, NUMÉRO 7) Ninon ChavozVoltaire dansl’Encyclopédie   :aurendez-vous manquédes «   idoles   » & des«   harengs   » Olivier Ferret, Voltaire dans l'Encyclopédie , Paris   : Société Diderot, 2016,416   p., EAN   9782954387109. Voltaire dans l’Encyclopédie   :au rendez-vous manqué des «   idol...http://www.fabula.org/revue/document10458.php1 sur 725/09/17 08:14  auteur du passage incriminé, et propose dans son article HISTOIRE la correction de ce qu’il considère comme une erreurpréjudiciable à l’établissement d’un régime de vérité scientifique. Le contraste entre la déclaration d’intention de Voltaire, tellequ’elle apparaît dans les correspondances, la position critique qu’il assume et l’accueil enthousiaste que lui réservent lesencyclopédistes témoigne de la complexité du positionnement d’un auteur, à la fois invité de marque, contributeur anonyme etcorrecteur critique.L’ouvrage d’Olivier Ferret entend dès lors se faire l’écho de cette présence voltairienne à géométries variables, traduite aussibien par les interventions directes de l’auteur que par les manifestations explicites de sa réception et de sa lecture dans le champencyclopédique. Une première partie, intitulée «   Voltaire mode d’emploi   » tend ainsi à suivre la piste des mentions de Voltairedans l’ Encyclopédie , en prêtant une attention particulière aux tournures périphrastiques qui désignent, entre autres, «   l’illustreauteur   », et à la répartition de la référence voltairienne dans les différentes branches du savoir encyclopédique, dont le «   Discourspréliminaire   » de d’Alembert récapitule la classification en distinguant mémoire (histoire), raison (philosophie) et imagination(poésie). L’interrogation des occurrences de la référence voltairienne conduit à mettre en évidence le poids de son œuvrehistorique et poétique, convoquée à titre de modèle à suivre, mais aussi tout simplement comme exemple ou comme ornement.La deuxième partie, intitulée «   Jaucourt et Voltaire   » se penche avec plus de précision sur les modalités de la réappropriation dela référence voltairienne, en analysant notamment les procédés de reprise et de citation mis en œuvre par le chevalier deJaucourt, dont Olivier Ferret interroge les proximités avec la pensée voltairienne. La troisième partie enfin, placée sous le signedu «   garçon encyclopédiste   » revient sur les articles directement signés par Voltaire en s’efforçant de mettre en évidence lacohérence d’un style et d’une pensée fonctionnant en réseau au fur et à mesure de la rédaction des articles. L’argumentationdéployée par Olivier Ferret peut donc se lire comme un approfondissement progressif de la présence voltairienne dansl’ Encyclopédie   : d’abord ornementale, si ce n’est cosmétique, elle gagne en complexité conceptuelle et en puissance critiquegrâce à la pratique du «   copier-coller   » heuristique mise en œuvre par le chevalier de Jaucourt, avant de devenir, dans les articlessignés par l’auteur, une véritable force de proposition stylistique et philosophique. Le parcours culmine ainsi avec l’analyse dedétail des articles «   HISTOIRE   » et «   IDOLE   », qui, non contents d’apparaître dans l’ Encyclopédie , sont également reproduits dansles œuvres alphabétiques ultérieures produites par Voltaire. En délimitant ces étapes, auxquelles on pourrait s’efforcer d’assignerà chaque fois une pratique discursive donnée — citation, référence, paraphrase, plagiat, compilation et contribution —   il s’agitdonc de dresser le «   tableau   » synthétique d’une relation paradoxale, qui apparaît à la fois comme la source d’insatisfactionsrécurrentes pour un philosophe étonnement méconnu par l’Encyclopédie et comme le laboratoire d’un projet et d’un stylenouveau. Confronter les «   monuments   »   : modes d’emploi L’un des enjeux du travail de comparaison critique que propose Olivier Ferret réside dans l’ampleur des corpus dont il entreprendla confrontation   : comme il le signale lui-même en introduction, il s’agit de mettre en parallèle les dix-sept volumes in-folio dediscours que comprend l’ Encyclopédie  et les dix-sept volumes in-8° que représentent les œuvres complètes de Voltaire dansl’édition de 1756. On comprend d’emblée ce que la tâche peut avoir de titanesque, d’autant plus que la Table proposée par PierreMouchon, lecteur exhaustif de l’ Encyclopédie , n’offre qu’un maigre secours   : si elle mentionne «   l’éloge   » récurrent des œuvresde Voltaire, notamment de La Henriade  et des tragédies, elle se contente par ailleurs de noter que «   cet auteur est cité dansplusieurs articles de littérature & d’histoire [5].   » L’analyse de Mouchon témoigne certes d’emblée du cantonnement surprenantde Voltaire dans les domaines de la «   littérature   » et de «   l’histoire   » —   soit de sa relative exclusion du champ philosophique, maisla Table n’en demeure pas moins elliptique quant aux modalités de la présence voltairienne dans l’ Encyclopédie.  Dans quellemesure Voltaire constitue-t-il véritablement un auteur de référence pour les encyclopédistes et dans quel(s) domaine(s) sonexpertise est-elle reconnue   ? Jusqu’à quel point est-il intégré à l’entreprise collective et quelle est l’ampleur de l’influence qu’ilexerce sur les prises de positions idéologiques des autres contributeurs ? Peut-on parler d’une réelle relation d’intertextualitétissée avec son œuvre   ? La réponse à ce type d’interrogations passe, dans la proposition d’O.   Ferret, par un recours à l’outilnumérique, qui permet la confrontation partielle des deux corpus, et la sélection d’un ensemble de points de comparaisonpertinents. L’ouvrage, qui s’appuie notamment sur le projet ARTFL dirigé à l’Université de Chicago par Robert Morrissey, offre àce titre un exemple convaincant de recours aux humanités numériques   : il peut donc également être lu comme la démonstrationd’un usage éclairé et problématisé   des ressources informatiques contemporaines, et comme l’illustration des vertus d’uneapproche quantitative [6]. L’étude se fonde en effet sur la sollicitation des bases de données électroniques pour permettre larecension systématique de l’ensemble des mentions explicites de Voltaire dans le corpus encyclopédique   : Dans le cadre de cette enquête, le recours à l’outil informatique procède principalement d’une glane visant à identifier, dans le texte de l’ Encyclopédie ,les références explicites à Voltaire et à ses œuvres – ce que l’on appellera, conformément à la terminologie des métadonnées du projet ENCCRE, les mentions.  (p.   15) Tout en démontrant l’extrême productivité du recours à l’outil électronique pour la consultation de corpus aussi massifs etdispersés que l’ Encyclopédie,  O.   Ferret prend soin de souligner les limites inhérentes à toute expérience de lecture à distance ( Distant Reading ). Induisant un certain nombre de biais qui découlent notamment de l’occultation du contexte d’énonciation oude l’impossibilité de prendre en compte l’ensemble des désignations périphrastiques, cette lecture numérique fondée sur larecherche de mots-clés ne saurait «   être considéré[e] comme l’équivalent d’une lecture empirique de l’ Encyclopédie   » (p.   18). Oncomprend ainsi que la lecture à distance  doit aller de pair avec une lecture de près  ( Close Reading ), pour laquelle O.   Ferretentend s’inspirer des «   méthodes et des problématiques de l’enquête historique et de l’analyse littéraire   » (p.   19), mais aussi desthéories appliquées aux questions de réception.La méthode choisie aboutit à l’établissement d’un corpus qui, s’il ne vise pas à l’exhaustivité, n’en permet pas moins d’identifierun ensemble cohérent de références explicites à Voltaire. Outre les quarante-cinq textes attribués à Voltaire lui-même, O.   Ferretdénombre ainsi plus de trois cents articles qui mentionnent —   parfois à plusieurs reprises   — Voltaire ou ses œuvres : un tableau Voltaire dans l’Encyclopédie   :au rendez-vous manqué des «   idol...http://www.fabula.org/revue/document10458.php2 sur 725/09/17 08:14  placé à la fin de l’ouvrage recense l’ensemble des articles de l’ Encyclopédie  comportant ces mentions —   nécessairementexplicites, en raison de l’utilisation de l’outil informatique   — de l’auteur ou de ses œuvres. Cette annexe synthétique comporte àla fois le titre de l’article, le nom du rédacteur, le désignant sous lequel il est classé, et la mention éventuelle de l’œuvre citée   :elle permet un survol efficace des occurrences voltairiennes au fil des dix-sept tomes de l’encyclopédie.Comme le signale O.   Ferret, la proportion des textes qui évoquent directement Voltaire demeure modeste, à l’échelle des 74 000articles que compte en tout l’ Encyclopédie . Ces mentions, si elles demeurent sporadiques, se distinguent pourtant par la variétédes contextes et des modalités de leur convocation — ce que met en évidence une lecture plus rapprochée. «   Colosses & pygmées   »   : pour un Voltaire versatile La diversité constitue assurément une caractéristique marquante de l’entreprise encyclopédique, dont Pierre Wagner a puaffirmer que la structure polyphonique prévenait toute velléité d’établissement d’une «   conception scientifique du monde   »unitaire et cohérente [7]. Cette variété est également soulignée par Diderot qui, à l’article ENCYCLOPEDIE écrit   : Ici nous sommes boursouflés & d’un volume exorbitant   ; là maigres, petits, mesquins, secs & décharnés. Dans un endroit, nous ressemblons à dessquelettes   ; dans un autre, nous avons un air hydropique   ; nous sommes alternativement nains & géants, colosses & pygmées   ; droits, bienfaits &proportionnés   ; bossus, boiteux & contrefaits. ( Enc., V, 641b-c). La variabilité de la figure encyclopédique ne tient cependant pas uniquement à la multiplicité des auteurs sollicités pourparticiper à la rédaction des articles, et aux nécessaires divergences de leurs points de vue respectifs. L’examen de la présencevoltairienne dans l’ Encyclopédie  autorise aussi l’identification de plusieurs identités auctoriales, qui ne sont d’ailleurs pasnécessairement compatibles avec la position que Voltaire entend lui-même adopter dans ses textes. La lecture attentive desoccurrences voltairiennes conduit ainsi à signaler que l’auteur est avant tout cité en tant que poète et en tant qu’historien, etqu’il est bien plus sollicité en tant que dramaturge ou en tant que créateur reconnu de La Henriade  ou du Siècle de Louis XIV  qu’en tant que philosophe. Ce prisme dans la lecture de l’œuvre de Voltaire se traduit aussi bien dans les périphrases utiliséespour désigner un auteur volontiers qualifié d’historien et de poète, que dans la classification des articles qui le mentionnent, leplus souvent rattachés à la Grammaire, à l’Histoire ou à la Littérature. Plus encore, cette inflexion se manifeste également dans lechoix des articles dont la rédaction est confiée à Voltaire   : ces derniers portent en effet rarement sur des sujets philosophiques,et tendent à cantonner l’auteur dans un domaine d’expertise étroitement rattaché à la littérature et à l’histoire. Parmi lesquarante articles qui lui sont attribués, on peut à ce titre citer le propos consacré au GENRE DE STYLE, renforcé par un denseréseau d’articles apparentés —   tels que ELEGANCE, ELOQUENCE, FACILE, FINESSE, GRACIEUX ou encore HABILE — ainsi que desarticles plus techniques, comme HEMISTICHE. Si Voltaire est intégré dans l’entreprise encyclopédique, c’est donc en tantqu’expert de la plume, membre de l’Académie Française, et non en tant que penseur   : lui reviennent les questions strictementlittéraires et les problèmes de goût et de morale, où l’apport scientifique est selon lui mineur, et où «   tout le monde […] estjuge   » (p. 255). Ironisant sur sa vocation à commettre un article sur la virgule, Voltaire lui-même ne manque pas de souligner ceque cette répartition des tâches —   qui conduit à lui confier le traitement de thèmes alternativement banals et techniques — apour lui de rébarbatif.Ses incursions dans le domaine philosophique se révèlent par conséquent rares, ponctuelles et obliques : elles interviennent à ladérobée, au détour d’une phrase ou d’une allusion qui lui permettent d’énoncer une position plus ou moins polémique. C’est parexemple le cas lorsqu’il saisit le prétexte d’une élucidation étymologique pour s’opposer au Dictionnaire de Trévoux, dont ilconteste par exemple la définition de la GRACE en refusant d’accorder le primat à l’interprétation religieuse du terme. Dansd’autres articles, ce sont des remarques incidentes, ou même le choix de certains exemples, qui conduisent à l’énoncé cachéd’une position philosophique ou d’un engagement   : on notera à ce titre la convocation récurrente de l’exemple de Socrate, figured’identification du philosophe qui illustre aussi bien l’article GLOIRE que l’article HEUREUX. De même, on peut citer l’illustrationdonnée par Voltaire à l’usage de l’adverbe heureusement , qui constitue une allusion évidente à la censure de l’ Encyclopédie sixans plus tôt : «   On a voulu priver le public de ce Dictionnaire utile, heureusement  on n’y a pas réussi   » ( Enc., VIII, 195b-196a).Pour O.   Ferret, seuls deux articles autorisent véritablement le déploiement de la posture philosophique que Voltaire s’attache àacquérir   : ces deux textes, qui font chacun l’objet d’une analyse de détail, sont respectivement consacrés à l’HISTOIRE et àl’IDOLE. Le premier donne à Voltaire l’occasion d’accompagner sa pratique historiographique d’un discours théorique qui tend àmettre en évidence l’impératif d’une éthique de l’historien   : prenant au sérieux le statut interstitiel d’une histoire qui oscilleencre entre faits et fiction, l’article revient sur la querelle des sources et appelle à une plus grande rigueur de l’érudition,sensible à la typologie des documents écrits et des «   monumens d’une autre espèce   ». Au-delà de cette remise en cause del’objectivité de l’historien, Voltaire sollicite également un infléchissement de la discipline elle-même qui devrait selon lui ne plusse cantonner au récit des règnes et des conquêtes, mais accorder «   plus d’attention aux usages, aux lois, aux mœurs, aucommerce, à la finance, à l’agriculture, à la population   » ( Enc.,  VIII, 225b). Entendant rétablir et élargir le champ de la véritéhistorique, l’article aurait ainsi une véritable vocation épistémique. O.   Ferret souligne néanmoins que Voltaire s’y montre peu aufait des débats contemporains —   à moins qu’il ne choisisse de les occulter pour mieux assurer la lisibilité de l’article. Plus encore,l’auteur souligne que cette théorie de l’histoire ne trouve que peu d’écho dans les œuvres historiques de Voltaire lui-même, dontil faudrait donc la dissocier.L’article IDOLE quant à lui assume une position nettement polémique en défendant la thèse en vertu de laquelle «   il n’y a point eud’idolâtres   » (p. 311)   : traçant une histoire des pratiques religieuses, Voltaire entend en effet établir une forme de relativisme quiabolirait la bipartition radicale entre le monde judéo-chrétien et les autres nations «   à qui Dieu ne s’est pas fait connoître   » ( Enc., VIII, 503a). L’analyse proposée par O.   Ferret permet cette fois de montrer comment le texte de Voltaire procède bien plus parpersuasion que par avancée d’arguments scientifiques, et se joue de la censure en reprenant ironiquement à son compte lesdéfinitions attendues de l’idolâtrie. Voltaire dans l’Encyclopédie   :au rendez-vous manqué des «   idol...http://www.fabula.org/revue/document10458.php3 sur 725/09/17 08:14  En dehors de ces deux articles de plus grande ampleur, la participation de Voltaire à l’ Encyclopédie  semble ainsi se heurter àl’étroitesse du cadre disciplinaire qui lui est assigné. Les positions polémiques qu’il adopte se trouvent dès lors reléguées dans desremarques marginales, voire dissimulées dans les exemples. Comme le souligne la conclusion d’O.   Ferret, cette situationparadoxale de Voltaire, cité comme poète et historien alors qu’il entendrait précisément s’affirmer comme philosophe, constitueun malentendu et fait de la rencontre de l’auteur et de l’ Encyclopédie  un   rendez-vous manqué. Plusieurs facteurs peuventcontribuer à expliquer ce décalage. Le premier est d’ordre purement chronologique   : les encyclopédistes font en effet référenceau Voltaire des années 1730-1740, qui ne coïncide pas avec celui des années 1750-1760, au cours desquelles l’auteur s’efforced’acquérir dans l’opinion publique une stature de «   philosophe   ». L’autre explication tient à un différent dans la manière deconcevoir le savoir   : là où Voltaire est essentiellement sollicité en tant qu’écrivain et poète, il entend en effet faire office«   d’homme de lettres   », au sens qu’il confère au terme dans l’article de l’ Encyclopédie qui lui est confié sur le sujet. Le portraitqu’il propose dans G ENS   DE  L ETTRES  se distingue en effet d’abord par la diversité des talents et des savoirs convoqués   : C’est un des grands avantages de notre siècle, que ce nombre d’hommes instruits qui passent des épines des Mathématiques aux fleurs de la Poésie, & quijugent également bien d’un livre de Métaphysique & d’une pièce de théâtre. ( Enc., VII, 599b) C’est précisément cette polyvalence de l’homme de lettres qui est refusée à Voltaire par un dispositif encyclopédique qui conduità recruter les collaborateurs essentiellement en fonction de leurs domaines de spécialité. La rencontre manquée entre Voltaire etl’ Encyclopédie  tient sans doute pour partie à ce conflit implicite dans la conception de la position assignée à l’érudit «   de notresiècle   »   : faudrait-il donc voir dans le «   garçon encyclopédiste   » frustré une figure malheureuse de cette «   indisciplinarité   » dontLaurent Loty affirme la nécessité [8]   ? Voltaire & le chevalier de Jaucourt, ou maître Jacques & lemaçon réticent Le cantonnement de Voltaire à un domaine de spécialité dont il déplore lui-même le caractère limité contraste avec la quantité etla diversité des articles fournis par le chevalier de Jaucourt, dont l’extraordinaire prolixité va de pair avec la convocation deréférences régulières à l’œuvre voltairienne. Comptant parmi les principaux contributeurs de l’ Encyclopédie , le chevalier deJaucourt, que Diderot qualifie non sans condescendance de machine à «   moudre des articles   », est l’auteur de dix-sept millecontributions, qui touchent aussi bien à des sujets médicaux —   domaine de spécialité initial de l’auteur — qu’à des problèmesjuridiques, politiques, géographiques, économiques ou moraux [9]. À bien des égards, il apparaît ainsi comme l’encyclopédistepolygraphe que Voltaire ne parvient pas à être   : on peut ainsi opposer l’ubiquité de Jaucourt, que Jacques Proust qualifie de«   maître Jacques de l’E ncyclopédie   » [10], à l’étroitesse du champ réservé à Voltaire, qui ne manque jamais de soulignerl’humilité de sa position de simple manœuvre. Tandis que Jaucourt apparaît comme l’un des architectes principaux du labyrintheencyclopédique, Voltaire écrit ainsi dans une lettre de mai-juin 1754   : Je ne vous présente ces essais que comme des matériaux que vous arrangerez à votre gré dans l’édifice immortel que vous élevez. Ajoutez, retranchez, jevous donne mes cailloux pour fourrer dans quelques coins de mur [11]. Le contraste est d’autant plus surprenant que l’étude d’O.   Ferret permet précisément de souligner l’ampleur et la régularité desemprunts du chevalier de Jaucourt à l’œuvre de Voltaire, et notamment à l’ Essai sur les mœurs, dont les nombreuses reprises—   presque toutes dues à Jaucourt   — font l’objet d’un tableau récapitulatif placé en annexe. L’attention accordée à ces empruntspermet à la fois de tracer les contours de « la dimension philosophique de l’éclectisme   » [12] et de proposer une étude de détaildes modalités de la citation voltairienne. Le propos consacré à Jaucourt illustre à ce titre la dimension «   manufacturière   » del’ Encyclopédie  en interrogeant la pratique du «   copier-coller   » qui sert de fondement à la compilation. Tout en soulignantl’anachronisme de la notion de «   plagiat   » appliquée à l’œuvre encyclopédique, O.   Ferret montre ainsi combien la citationvoltairienne irrigue le propos de Jaucourt —   quand bien même elle ne serait pas toujours signalée par des guillemets. Ce procédéest facilité par l’existence de passages «   prêts à découper   » dans l’œuvre de Voltaire   : c’est par exemple le cas les notices quicomposent les Catalogues du Siècle de Louis XIV.  L’analyse de plusieurs articles, placés en vis-à-vis de leur source voltairienne—   que ce soit Le Siècle de Louis XIV   ou l’ Essai sur les mœurs  —   conduit cependant à mettre en évidence la complexité desprocédés de montage et de citation appliqués par Jaucourt, dont la typologie distingue avec plus ou moins de précision l’abrégé,l’épitome, et l’extrait. Une attention particulière est à ce titre accordée aux articles ESPAGNE et MAHOMETISME, publiés à dix ansd’intervalle. En conclusion, O.   Ferret avance que la pratique de Jaucourt s’apparente le plus souvent à une «   rhapsodie   » comprisecomme compilation de divers extraits directement empruntés à l’auteur   : ses articles apparaissent dès lors comme des textes«   polyphoniques   » (p. 132) où la voix du compilateur se mêle à celle de l’auteur de référence pour en appuyer ou en contester lesdires.Les articles signés par Jaucourt convoquent Voltaire sur les sujets les plus variés – qu’il s’agisse d’articles géographiques commeLAPONIE ou d’articles portant sur des thématiques religieuses comme MONASTERE ou INQUISITION. Il n’est pas jusqu’à l’articleHARENG, PÊCHE   DE  qui ne commence par une référence voltairienne   : La  pêche du hareng , dit M. de Voltaire, & l’art de le saler, ne paroissent pas un objet bien important dans l’histoire du monde, c’est là cependant,ajoute-t-il, le fondement de la grandeur d’Amsterdam en particulier […]. Enc., VIII, 46b. Si le hareng paraît au premier abord aussi mineur que la virgule, il n’en demeure pas moins que les articles de Jaucourt proposent Voltaire dans l’Encyclopédie   :au rendez-vous manqué des «   idol...http://www.fabula.org/revue/document10458.php4 sur 725/09/17 08:14  fréquemment une «   géographie-prétexte   » (p. 174) qui permet de déployer les idées du philosophe, notamment ses thèsesanthropologiques   : ainsi, l’article LAPONIE introduit une théorie polygéniste qui s’oppose à l’idée de la Création d’un PremierHomme à l’srcine de tous les autres. L’importance des emprunts voltairiens dans les articles de Jaucourt n’est cependant passynonyme d’une fidélité absolue au texte-source. Outre quelques désaccords ponctuels, portant par exemple sur les chiffres de lapopulation en Russie, Jaucourt tend à procéder à une stylisation des textes de Voltaire, dont il atténue ou amplifiealternativement la portée   : la suppression de quelques adjectifs laudatifs suffit par exemple à infléchir le portrait élogieux dePierre le Grand repris dans l’article PETERSBOURG. L’infidélité la plus flagrante se manifeste dans l’article MOGOL, L ’ EMPIRE   DU   : letexte de l’ Essai sur les mœurs que reprend Jaucourt se voit en effet tronqué et déformé de sorte à être compatible avec le proposde Montesquieu sur le «   despotisme   », que Voltaire s’emploie pourtant à réfuter. La fidélité au texte srcinal cède ainsi face auxnécessités de la compilation, qui entend faire voisiner de façon cohérente deux auteurs de référence. Pour O.   Ferret, il seraitdonc abusif de réduire Jaucourt au rôle de scribe ou de faire de lui un «   voltairien   », relais de la pensée du philosophe dansl’édifice encyclopédique   : si le protestantisme de Jaucourt le conduit à appuyer certaines prises de position de Voltaire sur lareligion, il n’en demeure pas moins un lecteur indépendant, combinant habilement les sources pour aboutir à un discours tiers. Stylistique encyclopédique   : la «   voix juste   » selon Voltaire La position de relative marginalité dans laquelle se trouve cantonné Voltaire au sein de l’ Encyclopédie  ne doit pas conduire àminorer l’importance qu’a pu avoir sa participation à la grande entreprise des Lumières. O.   Ferret met ainsi l’accent sur lacohérence des propositions voltairiennes, manifeste au-delà du seul jeu des renvois caractéristiques du propos encyclopédique.Trois schémas permettent de mettre en évidence le système d’échos qui relie entre elles la plupart des contributionsvoltairiennes, en accordant une place centrale aux notions d’«   éloquence   » mais aussi d’«   esprit   » ou de «   génie   »   : si ce dernierterme ne compte pas parmi les articles confiés à Voltaire, il pourrait s’agir selon O.   Ferret d’un article écrit «   en creux   » (p. 243),identifiable à partir des propos tenus dans l’ensemble des autres contributions voltairiennes. Cette cohérence des propositions deVoltaire conduit ainsi à la proposition d’une «   poétique à l’état parcellaire   » dont l’ Encyclopédie  se ferait le vecteur dispersé. Lesprincipes en sont régulièrement énoncés   : ils tiennent d’abord à un souci de brièveté et d’efficacité ainsi qu’à une préoccupationde «   l’utilité   » du propos, qui tend à offrir comme perspective à l’écriture «   une représentation du lecteur, de ses attentes, voirede ses besoins   » (p. 253).La participation à l’ Encyclopédie  constitue donc pour Voltaire le laboratoire de l’élaboration d’une poétique et d’une éthique del’homme de lettres qui diffèrent sensiblement de celle des encyclopédistes eux-mêmes. L’analyse du devenir éditorial des textesencyclopédiques, synthétisée dans un tableau en annexe, permet ainsi de mettre en évidence la circulation des fragments produitspar Voltaire, et leur réinsertion dans les œuvres complètes, voire dans des textes ultérieurs de l’auteur. Les cas du Dictionnaire philosophique portatif et des Questions sur l’ Encyclopédie paraissent à ce titre particulièrement représentatifs de l’influence qu’apu exercer sur Voltaire son expérience encyclopédique. Le Portatif   peut ainsi se lire comme une réponse plus ou moins polémiqueau Dictionnaire raisonné , dont il s’agirait à la fois de compenser les lacunes philosophiques et de réduire les dimensions par tropimposantes   : comme il l’affirme dans une lettre à d’Alembert, aux «   vingt volume in folio   » pour lesquels il faut débourser «   centécus   », Voltaire entend substituer «   les petits livres portatifs à trente sous   », seuls vecteurs possibles d’une pensée révolutionnaire(p.   340). Pour O.   Ferret, il s’agit donc là d’une œuvre libératoire qui semble permettre à Voltaire de se purger des frustrationsqu’a engendrées sa participation à la machine encyclopédique et de réutiliser certains textes qu’il lui destinait initialement : Dans sa propre pratique d’auteur de dictionnaire, en particulier dans le Portatif  , dont la publication est contemporaine de l’achèvement du Dictionnaireraisonné, le «   philosophe   » fait plus qu’un pas de côté   : il s’oriente résolument vers une stratégie de l’indirect et de l’anonymat, qui s’accorde aussi avecl’expression d’une plus grande liberté de parole, de ton et de forme. […] Le Portatif   constitue à ce titre un premier essai, qui traduit le souci de s’y  prendre autrement.  Voltaire met en place la fiction d’une encyclopédie à sa façon, la saveur de la clandestinité en plus […]. (p. 339) Les difficultés rencontrées par Voltaire dans ses rapports à l’Encyclopédie  trouvent ainsi un étonnant prolongement dansl’invention d’une fabrique encyclopédique fictive, qui ouvre à l’auteur de nouvelles possibilités formelles tout en garantissant saliberté d’expression.Composées de quatre cent-vingt articles, les Questions sur l’Encyclopédie reconduisent ce dispositif desomme fictive, permettant à Voltaire de se dissimuler derrière l’anonymat d’une entreprise collective et d’une responsabilitépartagée   : de fait, l’introduction, évoquant la participation d’un groupe de savants qui «   se déclarent douteurs et non docteurs   »,nourrit une fiction encyclopédique visant à la proposition d’un dictionnaire alternatif, qui complète et corrige le précédent.Les rapports paradoxaux de Voltaire à l’ Encyclopédie  débouchent par conséquent sur l’affirmation d’une «   voix juste   »voltairienne [13] et sur l’élaboration d’encyclopédies fictives que l’on peut lire comme une réponse de l’homme de lettres à ladémarche de spécialisation scientifique prônée par les encyclopédistes. Non content d’offrir un ensemble de références précieuxpour l’évaluation de la réception de la pensée voltairienne dans l’ Encyclopédie,  l’ouvrage d’Olivier Ferret ouvre ainsi desperspectives pour la compréhension d’une poétique voltairienne de l’article ou du texte bref. Plus encore, il peut offrir uncontrepoint aux questionnements contemporains portant sur l’ordre et la répartition des savoirs —   soit qu’il s’agisse d’interrogerles tentations encyclopédiques de la fiction, comme le fait Laurent Demanze [14], soit qu’il faille prendre acte du «   sacre del’amateur   » à l’ère numérique que se propose d’étudier Patrick Flichy [15]. Faudrait-il croire que Voltaire aurait mieux trouvé saplace dans l’anonymat des liens hypertextes ou dans la toile de Wikipédia ? Sans aller jusqu’à suggérer la fiction encyclopédiqueanachronique d’un Voltaire connecté, on ne peut manquer de noter que le regain d’intérêt contemporain pour les démarchesencyclopédiques gagne au détour par les protocoles des Lumières. 1   Voir notamment Alain Cernuschi, «   La pratique concrète desencyclopédistes. Quelques perspectives sur l’étude des encyclopédiesdes Lumières   », in  Marie Leca-Tsiomis et Alain Sandrier (éd.), Diderot,l’ Encyclopédie  & autres études. Sillages de Jacques Proust, Ferney-Voltaire, Centre International d’étude du XVIII e  siècle, 2010, p.95-105. Voir aussi Jacques Proust, Diderot et l’ Encyclopédie, Paris, Voltaire dans l’Encyclopédie   :au rendez-vous manqué des «   idol...http://www.fabula.org/revue/document10458.php5 sur 725/09/17 08:14
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