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« Un renversement complet de la perspective ». Le catalogue du conte français à l’épreuve du terrain

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« Un renversement complet de la perspective ». Le catalogue du conte français à l’épreuve du terrain
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  Érudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif composé de l'Université de Montréal, l'Université Laval et l'Université du Québec àMontréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche.  Érudit offre des services d'édition numérique de documentsscientifiques depuis 1998.Pour communiquer avec les responsables d'Érudit : info@erudit.org Article   « "Un renversement complet de la perspective". Le catalogue du conte français à l’épreuve duterrain » Josiane Bru Rabaska : revue d'ethnologie de l'Amérique française  , vol. 10, 2012, p. 97-123. Pour citer cet article, utiliser l'information suivante :  URI: http://id.erudit.org/iderudit/1013543ar DOI: 10.7202/1013543ar Note : les règles d'écriture des références bibliographiques peuvent varier selon les différents domaines du savoir.Ce document est protégé par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'Érudit (y compris la reproduction) est assujettie à sa politiqued'utilisation que vous pouvez consulter à l'URI https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/ Document téléchargé le 9 January 2017 10:57  97 volume 10 2012 « Un renversement complet de la perspective ».Le catalogue du conte français à l’épreuve du terrain J osiAne  b Ru l isst /Centre d’anthropologie é hess  et Université de Toulouse II Lors d’une randonnée au sud de l’Auvergne, sur ce plateau d’Aubrac dont le lm de Jean-Jacques Beineix  37.2 le matin  t découvrir au grand public, en 1986, les magniques paysages, je me trouvais avec des amis près de Saint-Urcize lorsque, passant devant une ferme en bordure de hameau, j’engageais la conversation avec un homme d’un certain âge qui coupait du bois devant sa maison : avait-il connu Maria Girbal ? Ce nom n’évoquant rien pour lui,  je donnais quelques indications biographiques sur la remarquable conteuse dont Marie-Louise Tenèze dressait une dizaine d’années après leur rencontre, un si émouvant portrait : Ma conteuse principale, M me  Maria Girbal, de Repons près Saint-Urcize (Cantal) : elle s’est acquis, dans ma vie de chercheur et dans ma vie tout court, une place exceptionnelle. Si j’ai passé des heures en face d’elle à l’écouter conter, j’en ai, depuis, passé bien plus en pensée avec elle, approfondissant le don qu’elle m’avait fait, si simplement, si généreusement, et dans la joie. L’extraordinaire force que cachait sa frêle apparence avait d’emblée suscité en moi une admiration  passionnée, et je lui saurai toujours gré de tout ce que, grâce à elle, j’ai compris, de cette amme dont elle a, comme de l’intérieur, éclairé tout mon acquis livresque. (  Aubrac , p. 33) 1 Il n’en avait jamais entendu parler. Sans doute faisait-il partie des nombreux natifs de ce pays qui avaient passé leur vie de travail à Paris et n’étaient retournés chez eux qu’ensuite, comme cela avait été le cas pour la conteuse elle-même. Pour tenter de réveiller d’éventuels souvenirs, je s allusion à la séquence lmée dans laquelle, alors âgée de 80 ans, elle déploie devant la caméra tout son talent en disant devant un auditoire réduit le conte du Bouc d’Aunac : ce bouc, malencontreusement entré dans l’église parce qu’il se grattait contre la porte, ne peut en ressortir. Réfugié dans la chaire où le ca-rillonneur le prend pour le diable, il nit par s’enfuir, emportant sur son dos 1. Marie-Louise Tenèze, « Littérature orale narrative », extrait de  L’Aubrac, tome V, Ethnologie contemporaine III  , Paris, C  nRs , 1975 (p. 31-164), p. 33 [désormais dans le texte  Aubrac ].  RABASKA98 le curé qui tentait de l’exorciser. Je n’eus pas à donner ces détails car mon interlocuteur réagit vivement à la seule évocation du bouc évadé : « Ah ! Le  bouc, me dit-il, il avait échappé à un berger qui s’en servait pour garder les vaches... alors, cette histoire... on en a rajouté... 2  » Lorsqu’à Paris, quelques semaines plus tard, j’écoutais à la phonothè-que du Musée national des arts et traditions populaires les enregistrements sonores de l’enquête durant laquelle avait été réalisé le lm, je fus frappée  par une réexion similaire de Maria Girbal. Dans la discussion qui suit son récit, la conteuse afrme : « On l’a inventé. C’est un bouc qui était rentré dans l’église... alors ils ont brodé... 3  » Dans le récit enregistré, les personnages et les lieux sont précis. Les cir-constances de l’événement qui déclenche le petit drame comique disent un peu de la vie du village et l’histoire reste ouverte à d’autres détails du quotidien. L’incident présenté comme réel est en tout cas plausible. Nous sommes en  plein dans le quotidien, et voilà qu’il dérape, s’égare dans la ction. À partir d’un point de départ banal, une histoire prend corps qui tient en haleine, sur- prend, émerveille ou fait rire. L’« imagination rassemble et agence, suivant un schéma narratif connu, divers éléments, divers motifs présents dans les récits, les croyances et toute l’imagerie de l’Europe chrétienne qui donne au diable gure de bouc.  4  » Ce récit qui semble se construire ici spontanément à partir d’un événement anecdotique se trouve en France sous forme de va-riantes dans maint recueil de contes populaires de la Bretagne à la Provence et de la Gascogne à la Savoie : une vingtaine de versions à quelques variations  près, en particulier en ce qui concerne l’identité de l’animal (généralement  bouc ou cochon). Il s’agit bien d’un conte de transmission orale : un conte  populaire que la classication internationale désigne comme conte-type 1838, c’est-à-dire parmi les anecdotes et contes facétieux sur les prêtres et autres  personnages religieux. Peut-être à propos d’un incident de la vie courante « ils », c’est-à-dire les gens, ont en effet « brodé », mais cette broderie narrative n’est pas le fruit du hasard. Elle est élaborée selon les mêmes techniques et à partir des mêmes matériaux que d’autres histoires racontées comme vraies par des narrateurs 2. La présence des boucs dans les étables à cette époque où chèvres et vaches se partageaient les espaces à paître est évoquée maintes fois dans les entretiens. En cas de peste, le bouc prend la maladie et en meurt (enregistrement phonothèque du m  nAtp , Paris, n° 65.26.77.9 CD 08 plage 9). On croit aussi que les boucs dans les « écuries » (i.e. les étables) garantissent du venin, ou que leur odeur « enlève » le venin... (enr. n° 65.26.265/270 CD 22 plage 6).3. Enregistrement m  nAtp , n° 65.26.265/270 CD 22 plage 6 également.4. En relation avec les représentations du sabbat, on trouve dans la même région d’autres contes mettant en scène un bouc dans l’église : installé sur l’autel et qui ne bouge pas quand le curé lance de l’eau bénite ou retenu dans la sacristie, lancé en ammes dans l’église après que le sacristain l’ait arrosé d’essence, pour impressionner les dèles (enr. m  nAtp , M. Crueize, 65.26 items n° 45, 48, 49). M.-L. Tenèze souligne l’intérêt qu’il y a à les rapprocher « plutôt que de rechercher des versions paral-lèles à ces petits récits dans d’autres régions françaises » (  Aubrac , p. 74, col. 1). t eRRAins   Josiane Bru  99 volume 10 2012 qui, ailleurs et à d’autres moments, ont été les témoins directs ou indirects d’un événement semblable et qui, en « en rajoutant », ont abouti au même dénouement spectaculaire : le curé terrorisé, multipliant prières et exhorta-tions, est emporté à califourchon par le prétendu diable 5 . L’insaisissable objet de la transmission Qu’est-ce qu’un conte populaire ? La question a été posée en France de façon magistrale par Marie-Louise Tenèze, ethnologue, coauteur du catalogue du Conte populaire français, à l’occasion d’une recherche sur la  Littérature orale narrative  de l’Aubrac dans le cadre d’une opération pluridisciplinaire conduite par le C  nRs  de 1964 à 1966 6  où l’épreuve du terrain vient complé-ter son approche des récits de transmission orale jusque-là appréhendés par l’écrit. Elle expose sa méthode et ses résultats dans le tome V (1975) de l’im- posante monographie en sept volumes qui rendent compte de l’ensemble des travaux 7 . Mais d’autres documents aident à une approche plus précise de son objet : outre les trois courts lms réalisés par Jean-Dominique Lajoux auprès de l’informatrice de choix que fut Maria Girbal, une quarantaine d’heures d’entretiens ont été enregistrés sur bande magnétique par l’ethnologue elle-même 8 . Si les lms marquent les points forts – les meilleures  performances  – et donnent à voir une forme particulièrement éblouissante du style narratif des anciens conteurs, les enregistrements nous font entrer au cœur même de l’enquête. Au milieu de longs moments de dialogue, coupés parfois de silences et d’hésitations, les récits surgissent dans leur contexte et leur langue  première, l’occitan, dans l’état où ils se trouvent après longtemps de silence. 5. La note accompagnant la transcription et la traduction du récit de Maria Girbal donne une rapide approche des variantes françaises de ce conte-type dont quelques versions ont été recueillies en Amérique francophone.6. En 1964, l’équipe s’installe sur le plateau, sous la direction de Georges-Henri Rivière, pour étudier tous les aspects de la région des monts d’Aubrac : le milieu naturel, l’agronomie, l’économie, l’histoire, l’organisation sociale, la culture traditionnelle, les activités actuelles, etc . Plusieurs recherches de ce type ont été menées en France : Sologne, Normandie, Bourgogne ou en Pays de Sault dans les Pyrénées par exemple. 7. L’ensemble du rapport paraît entre 1970 et 1982 :  L’Aubrac. Étude ethnologique, linguis-tique, agronomique et économique d’un établissement humain , Paris, C  nRs , 1970-1982, 7 vol. (R.C.P. Aubrac n° 28). L’organisation des volumes est la suivante : T. 1 Géographie, agronomie, sociologie éco-nomique, 1970 ; T. 2 Ethnologie historique, transhumance ovine, 1971 ; T. 3 Ethnologie contemporaine (1), 1972 ; T. 4 Ethnologie contemporaine (2). Montagnes, thérapeutique, l’Aubrac à Paris, 1973 ; T. 5 Ethnologie contemporaine (3). Littérature orale, musique, danse ; T. 6-1 Ethnologie contemporaine (4). Technique et langage ; les burons, 1979 ; T. 6-2 Ethnologie contemporaine (5). Technique et langage, 1982.8. Les bandes srcinales de M.-L. Tenèze enregistrées dans le cadre de la mission Aubrac ont été numérisées et décrites par le Centre occitan de musiques et danses traditionnelles (Toulouse) dans le cadre d’une convention de partenariat avec le m uCem  (ex m  nAtp ) qui, en contrepartie, a reçu un double des copies numériques et du traitement documentaire. Ce partenariat s’est élargi aux Archives départe-mentales du Cantal qui dispose également d’une copie des enregistrements et participe à la réalisation de la mise en ligne des entretiens effectués dans le Cantal. Un renversement complet de la perspective  t eRRAins  RABASKA100 On y entend jusqu’au moment d’émotion d’un conteur réveillant une histoire qu’il n’a pas dite depuis quinze à vingt ans. Comme le montre l’étude de géographie linguistique de l’Aubrac réalisée  par Alain Rudelle 9 , tous les habitants du plateau étaient alors bilingues, ayant appris le français à l’école, mais le quotidien se vivait encore en « patois ». On utilise, populairement et sans connotation péjorative, ce terme qui désigne indistinctement toute langue ou forme dialectale présente sur le territoire national malgré les siècles d’efforts pour les éradiquer. Bien qu’elle s’en soit sufsamment informée au point de mettre en évidence des nuances et des particularités langagières qui s’avèrent très efcaces dans la narration, M.-L. Tenèze ne parle pas l’occitan. Elle dialogue en français avec ses inter-locuteurs, les laissant libres de choisir la langue de leurs récits. Ils les disent alors généralement comme ils les ont entendus : « Je l’ai appris en patois, je le dis en patois ». Dans les échanges qui suivent, encouragés par A. Rudelle, le linguiste qui l’accompagne, ils oublient souvent même de revenir au français après avoir dit un conte. Sans jamais interrompre la parole, celui-ci résume ou traduit ensuite les passages qui ont échappé à l’ethnologue, c’est-à-dire en général les variations spéciquement locales ou les développements par-ticuliers. Il est frappant de constater combien, en s’appuyant sur quelques mots saisis au vol, la compréhension d’une large part des contes va de soi  pour la spécialiste rompue à l’analyse des versions transcrites : « Voyez ! me dit-elle lorsque je lui en s la remarque, cela prouve bien la réalité des contes-types ». Le concept de conte-type a été élaboré au tout début du xx e  siècle par Antti Aaarne, folkloriste de l’école nnoise à qui avait été coné le classement des contes populaires recueillis dans divers pays dans le sillage des frères Grimm et dont la ressemblance faisait supposer une srcine commune. On espérait reconstituer, par une cartographie précise, les courants migratoires de chaque thème et remonter ainsi vers l’srcine des contes. Mais comment dénir un conte alors que des épisodes entiers se retrouvent dans des trames narratives différentes ? Quand peut-on estimer qu’un récit est une variante de tel autre et à partir de quel degré de variation considère-t-on que l’on a affaire à un conte différent ? Lorsque, en 1910, Aarne publia le premier répertoire de contes  populaires ( Verzeichnis des Märchentypen ), il dénissait 550 contes-types , soit autant de « sujets » de contes populaires auxquels peuvent être rattachés des milliers de versions connues. Le conte-type , qui n’est en aucun cas une forme primitive ou canonique d’un conte, est la forme la plus couramment 9 . Cf  . « Linguistique. Occitan et Français. Géographie linguistique de l’Aubrac » par Alain Rudelle.  L’Aubrac, tome 6.2. Ethnologie contemporaine V. Technique et langage , Paris, Éditions du C  nRs , 1982, p. 187-272. Ce chercheur intervient, bien sûr, dans la plupart des autres volets de la Re-cherche coopérative sur programme. t eRRAins   Josiane Bru
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